PRÉFACE
DEUX CONTES DE MADAME
RICCOBONI
Marie-Jeanne Riccoboni
(1713-1792) est connue de nos jours surtout comme romancière. Bien que depuis
2005, tous ses romans existent en édition moderne,1 il n'en va pas de même pour
ses contes. Nous en présentons deux ici, séparés par un décalage de publication
de vingt ans, mais liés par une thématique commune, à savoir celle du mariage,
et plus particulièrement la perspective féminine du mariage : Lettres de la
princesse Zelmaïde au prince Alamir, son époux, publiées en 1765 et Lettre de
madame la marquise d"Artigues à sa sœur,
publiée en 1785.
Malgré son expérience
personnelle très négative du mariage, ayant d’abord été victime du mariage
annulé de ses parents à cause de la bigamie de son père (en 1719), et souffrant
ensuite beaucoup dans son propre mariage avec Antoine François Riccoboni (à
partir de 1734 jusqu’à la mort de celui-ci en 1772), Mme Riccoboni inclut
pourtant l’union de façon systématique dans ses textes. Très souvent, c’est le
mariage qui conclut le récit et le lecteur quitte les protagonistes soit sur le
point de se marier soit peu après leur mariage. Il s’agit toujours d’un mariage
volontaire de la part de l’héroïne
(Ernestine, Adélaïde de Sancerre, Sophie de Vallière, Juliette Catesby etc.) et
l’on peut croire que l’union sera heureuse, mais dans les textes de Mme
Riccoboni, le lecteur n’en voit jamais la preuve à long terme.
Contrairement aux
récits qui se terminent par le mariage, les contes présentés ici nous font
entrevoir deux scénarios très divergents d’héroïnes riccoboniennes ayant
survécu et dépassé le dénouement habituel du mariage. Dans le cas des Lettres
de la princesse Zelmaïde au prince Alamir, son époux, il s’agit d’une jeune
princesse arabe qui se plaint de l’absence de son mari, parti en guerre. Ce
conte oriental dépeint un mariage heureux mais où la femme, abandonnée par son
mari à la recherche de la gloire militaire, devient victime des aspirations
masculines considérées supérieures à l’amour. Néanmoins le rapport entre les deux
époux, vu surtout dans la perspective féminine, est plein d’amour, comme le
montrent les nombreuses références aux sentiments et aux sens.
Le contexte oriental du
conte illustre l’intérêt du XVIIIe siècle pour l’Orient ; déjà en 1721
Montesquieu a publié ses Lettres persanes. Pour Mme Riccoboni ce contexte n’est
pas typique et ne va pas vraiment au delà de l’usage des noms arabes des
personnages. Comme on le sait, elle est sensible surtout à l’anglomanie de
l’époque et, bien que n’ayant jamais visité l’Angleterre, crée plusieurs
personnages anglais (Fanni Butlerd, Juliette Catesby, Milord Rivers, etc.).
Pourtant, c’est peut-être le contexte arabe, lointain et exotique, qui lui
permet d’introduire plusieurs nouveautés dans son œuvre : la sensualité et même
la sexualité, ainsi que l’interruption du récit et des lettres d’amour
échangées par des époux.
En revanche, l’amour ne
joue aucun rôle dans le mariage entre Honorine de Verseil et le comte de
Cézane, décrit par la marquise d’Artigues dans la Lettre de madame la marquise
d’Artigues à sa sœur. Leur union repose plutôt sur le désir d’Honorine de
garder son argent et son indépendance et il est probable que ce mariage n’ait
jamais été consommé. L’auteure semble même renforcer la distance entre les
époux au niveau de la narration : tandis que Zelmaïde écrit directement à son
époux aimé (qui lui répond dans une lettre non reproduite), le récit du mariage
entre Honorine de Verseil et le comte de Cézane est sujet à de multiples
médiations. Composé à la troisième personne, il est inséré dans une lettre de
la marquise d’Artigues, écrite à sa sœur, et même destiné à une troisième
personne.
Dans ce conte, à
travers une réécriture du contrat de mariage par la femme, le mariage devient «
une féminotopie », une utopie de «
mondes idéaux d’autonomie, de pouvoir et de plaisir féminins » dont l’homme
est la victime. Ce texte, publié vingt ans après les Lettres de la princesse
Zelmaïde au prince Alamir, son époux, se trouve parmi les derniers de Mme
Riccoboni et pourrait être interprété ainsi comme l’un des commentaires finals
de l’auteure sur le mariage et son influence positive sur la femme, dans un
contexte utopique.
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