EXTRAIT
(...) L’endroit était inquiétant. Ce devait être le cimetière de la forêt. Elle y charriait pêle-mêle tous ses rebuts, bois, palmes, épineux, racines, pierres lessivées... Au creux de cette ravine où s’entassait ce capharnaüm, une eau rugissant, écumant de rage que l’on prenne son lit pour un dépotoir. De chaque côté de la saignée, comme une armée freinée dans son avance, retenue par un obstacle et tramant comment le surmonter, la forêt. Les arbres, sur le rebord, se tenaient serrés les uns contre les autres, redoutant d’être happés par le vide.
J’étais couché sur un rocher, échoué dans ce cimetière cerné par l’eau torrentielle. Des pieux à la peau lisse et noire, luisante, se balançaient à vau-l’eau, leurs têtes émergeaient de temps à autre comme des monstres marins happant l’air. Ils veillaient. Dès qu’une bourrasque de vent chaud chassait l’embrun, je découvrais cet écheveau où je n’étais qu’un infime insecte, tant l’espace était démesuré. La partie du rocher sur laquelle je me tenais était lisse comme un crâne blanchi. Les flots bouillonnaient et se brisaient sur le front. En aval, la partie abritée était couverte de mousses grasses et d’humus, matière gluante et pourrissante habitée de corps mous. Sur la berge, à ma droite, la ravine était pentue et couverte de fûts blanchis, jetés comme un jeu de mikado, mouchetés par quelques taches vertes de sentinelles précipitées récemment dans le vide. Sur la rive gauche, une falaise abrupte, haute d’une dizaine de mètres et creusée d’antres géantes, à ses pieds, le sol sablonneux descendant en pente douce sur une vingtaine de mètres jusqu’à l’eau. Je sursautais en apercevant les antres, car elles me rappelaient une vive émotion passée.
Cette saignée dans laquelle je me trouvais devait être, à l’époque des pluies, gonflée par les eaux jusqu’à sa partie haute, se déverser dans le Vaupés et inonder la forêt. Les eaux qui s’écoulaient en ce moment, prises dans un goulot d’étranglement, étaient d’une sauvagerie extrême, grondement des pierres lacérées, bois arqués sous sa pression, racines hirsutes sifflant, agrippant dans leurs serres des fourrures d’animaux, palmes fouettant et flagellant comme des oriflammes plantés sur un champ de bataille. (...)
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