LE ROMAN PICARESQUE ESPAGNOL DU SIECLE D\\\'OR
Aspects littéraires, historiques, linguistiques et interdisciplinaires
Si l\"on croyait avoir tout dit sur le roman picaresque espagnol, si une bibliographie assez imposante existe assurément, il n’en est pas moins vrai que bien des aspects restent encore à approfondir, ou à mettre en relation, et que les études qui vont suivre prétendent aussi apporter à leur manière - humblement – leur petite pierre à l’immense édifice générique picaresque.
Un type nouveau de romans à intention délibérément amusante et satirique apparaît donc en Espagne à partir de la fin de la vie et du règne de Charles Quint, avec le fameux et anonyme Lazarillo de Tormes (1554). Ce sont des œuvres autobiographiques, dont le protagoniste est un pícaro, soit un jeune délinquant dont tout le génie consiste à survivre et à vivre sans trop se tuer au travail, et sans trop de scrupules, c’est-à-dire en volant, en mentant et en bernant autrui lorsque faire se peut. En fait, il convient de distinguer deux phases assez bien marquées dans l’histoire du roman picaresque espagnol : d’abord, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, où l’on voit un pícaro en gestation et en action dans un dur corps à corps avec la réalité sociale et hypocrite qui l’entoure, mais aussi un « anti-héros » au fond plutôt sympathique (si sa moralité est plus que douteuse et bien relative) et résolument optimiste ; une deuxième phase – qui se prolongera au XVIIe siècle – avec sa dénégation moqueuse et acerbe de l’idéal de « réussite sociale » qui inspirait la conduite de Lazarillo, dans une ambiance générale sombre et pessimiste, telle que nous pouvons la découvrir dans la première partie (1599) du non moins fameux Guzmán de Alfarache, de Mateo Alemán. Mais en 1626 apparaît un roman picaresque insolite que je qualifierai de « radical », une œuvre exceptionnelle par son style flamboyant et nerveux, conceptiste, sa richesse lexicale, sa vision du monde baroque sans concessions et convulsée, et ses personnages-marionnettes grinçants : le Buscón du grand satiriste Quevedo.
Les présentes études ici réunies envisagent divers aspects de la picaresca, comme l’on dit en espagnol. Depuis la question de l’érasmisme, et d’une réelle complexité à l’œuvre dans le roman fondateur du genre, le Lazarillo de Tormes, jusqu’à une lecture socio-linguistique de la désignation du protagoniste picaresque (Lazarillo, le buscón), en passant par le thème important de la nourriture et de sa fonctionnalité dans le Buscón, celui de « la folie picaresque » vue à travers la lunette néo-stoïcienne de Quevedo, et une plongée analytique dans le monde grouillant des objets et des existants « humains » toujours dans le Buscón, pour finir en élargissant l’horizon romanesque et littéraire de « la picaresque » avec une approche interdisciplinaire et comparative du thème de l’enfance et adolescence dans le Buscón et un tableau du grand peintre sévillan Murillo, et l’examen des caractéristiques picaresques propres au néo-réalisme cinématographique dans l’Espagne de l’après-guerre, chez Berlanga par exemple.
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